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DECOUVRIR
Sous un ciel de marbre de John
Shors
.
Livre de poche mai 2008 + France Loisirs 2008
Une fête somptueuse d'images et d'émotions.
Une fresque haute en couleur bâtie au plus près de l’Histoire
qui nous fait entrer au cœur de la puissante Inde moghole, sur fond de
haine et d’amour absolu.
1632. Fou de douleur à la mort de sa
femme, l’empereur Shah Jahan lui fait construire le plus beau mausolée
du monde. Sa fille, la princesse Jahanara, assistera l’architecte Isa dans
sa tâche. Au soir de sa vie, elle conte l’histoire des amants mythiques,
la cour empoisonnée par les intrigues, les liaisons interdites,
et sa folle passion pour Isa vécue dans le plus grand secret...
Extrait
Première partie
Dès l'instant où j'ai entendu
ma première histoire d'amour,
Je suis parti à ta recherche, sans
comprendre à quel point j'étais aveugle.
Les vrais amants ne finissent pas par se
rencontrer quelque part,
Chacun abritait l'autre dans son cœur depuis
le début.
RUMI
Il y a bien longtemps, quand je n'étais
encore qu'une petite fille innocente, mon père croyait à
la perfection.
Autrefois, en songeant à son empire,
alors qu'il contemplait la splendeur qu'il avait créée, il
a écrit un poème. Sur la coupole au-dessus de son trône
du Paon, il a fait inscrire en lettres d'or par un artiste : « S'il
est un paradis sur cette terre, il est ici, il est ici, il est ici. »
Des mots simples pour un homme simple. Mais ils sonnent si juste !
Le soleil levant sur le fleuve Yamuna m'a
souvent fait penser au paradis. Sur les larges berges de ce cours d'eau,
j'ai admiré les différentes perspectives comme je pourrais
admirer les traits de celui que j'aime. Les paysages de ce matin sont plus
envoûtants que jamais, surtout quand on est resté si longtemps
loin d'ici, et dans la clandestinité. À ma droite s'étend
le superbe Fort Rouge. En face, baigné dans les lueurs sanglantes
du soleil, se dresse le Taj Mahal, qui ne s'élance pas comme le
ferait un faucon ni ne s'étale comme la mer. Au lieu de cela, le
mausolée déploie son dôme noble et impérieux
comme une grille s'ouvrant sur le paradis. Savoir que le Taj Mahal a été
construit pour ma mère est une de mes plus grandes joies, et une
de mes blessures les plus profondes.
Aujourd'hui, je ne suis pas seule. Nizam,
mon gardien, rame patiemment pour faire traverser le Yamuna à notre
embarcation. À l'avant sont assises mes deux petites-filles, Gulbadan
et Rurayya. Depuis qu'elles ont quitté l'enfance, chacune est une
merveilleuse incarnation de ma fille. En les regardant, je me dis que le
temps est passé trop vite, qu'hier encore je caressais la plante
si tendre de leurs pieds minuscules. L'amour que je porte à mes
petites-filles est encore plus fort aujourd'hui. En les voyant, j'ai l'impression
d'entrer dans un domaine où les regrets sont bannis, où aucun
souvenir ne vient me rappeler mes blessures, ces terribles stigmates qui
marquent mon esprit aussi bien que mon corps.
Gulbadan et Rurayya pouffent de rire et
chuchotent comme le font les jeunes filles : elles rient des hommes qui
se pavanent sous leurs yeux, des rêves qui s'offrent à elles.
Quand j'avais leur âge, mes émotions étaient plus étroitement
surveillées. À la surface, je me comportais presque comme
elles, mais, derrière l'épais bouclier qui me protégeait,
j'abritais des pensées plus torturées, des pensées
souvent dominées par un intense désir de reconnaissance,
un besoin de me sentir digne d'être aimée.
Une des rares personnes à avoir
jamais deviné mes incertitudes était Nizam qui nous propulse
à présent vers l'autre rive, loin des oreilles indiscrètes,
plus près du Taj Mahal. Un figuier banian est perché sur
la rive, ses filaments caressent amoureusement l'eau du fleuve. À
mes yeux, les figuiers banians ressemblent à des araignées
géantes avec leurs branches qui retombent comme des pattes. Nizam
amarre notre bateau à une ramure qui plonge dans l'eau ondoyante,
puis il me fait signe. Cela confirme mon intuition : nous sommes seuls
et en sécurité ici, assez pour que Gulbadan et Rurayya puissent
entendre le récit de leur naissance.
Cette histoire qui n'a jamais été
révélée à quiconque.
« Mes chéries, commencé-je
en desserrant la ceinture de tissu qui me comprime cruellement le ventre,
vos parents vous ont conduites à Agra et m'ont demandé de
vous accompagner jusqu'ici car ils pensent que vous êtes en âge
d'entendre cette histoire. » Je m'interromps, en cherchant leur regard.
À cet instant, ma volonté l'emporte sur mes émotions
et je me force à prendre un ton plus ferme. « Se trompent-ils
? »
Gulbadan, la plus âgée, joue
avec un anneau d'argent aussi terni que les planches de cette barque décrépite.
« Que veux-tu dire, Jaha ?
– Je vous demande si vous êtes capables
de garder un secret. Ou êtes-vous comme les pies sur le dos d'un
buffle, qui jacassent tant et plus quand les faucons rôdent alentour
?
– Pourquoi devons-nous être si prudentes
?
– Parce que, comme toute femme qui a défié
les hommes, j'ai des ennemis, mes enfants. Et de tels ennemis paieraient
cher pour connaître ce secret. Grâce à lui, ils pourraient
œuvrer à votre perte, eux et l'empereur.
– L'empereur ? demande Gulbadan en oubliant
son anneau. Il n'a certainement que faire de nous !
– L'empereur Alamgir, dis-je, qu'Allah
lui pardonne ses crimes, démentirait ces paroles s'il les entendait.
– Mais il ne sait même pas qui nous
sommes ! Il...
– Il sait beaucoup de choses, plus que
tu n'imagines, Gulbadan. Et ce n'est pas parce qu'il ne t'a encore jamais
vue qu'il est incapable de vous nuire.
– De nous nuire ? Mais pourquoi ? »
Mon soupir se prolonge, chargé de
regrets. « Vous devez comprendre que nous... nous vous avons caché
certaines choses. Ces secrets, je vais vous les livrer aujourd'hui, mais
il aurait été trop dangereux de vous les confier à
un trop jeune âge. >
Aucune de mes petites-filles ne bouge,
elles semblent retenir leur souffle tandis qu'une légère
brise taquine leur tunique brune. Des vêtements tout aussi simples
habillent ma vieille carcasse, bien que je sois déguisée
en femme perse, tout enveloppée de toile noire et informe, avec
un voile sur le visage. Quand nous nous sommes retrouvées ce matin,
Gulbadan et Rurayya m'ont demandé pourquoi j'étais camouflée
ainsi. Le mensonge que j'ai proféré en parlant d'un usurier
avide m'est venu tout naturellement, comme tous les autres, et mes petites-filles
m'ont crue tout aussi facilement. Mais je ne veux pas les tromper un jour
de plus. Pas après aujourd'hui.
« Que savez-vous de l'empereur ?
» leur demandé-je.
Gulbadan lance un bref regard au Fort Rouge.
« Les gens ont l'air de... , eh bien, soit ils le vénèrent,
soit ils le haïssent. Mais, pour la plupart, ils le haïssent.
»
Rurayya intervient avant que j'aie pu reprendre
la parole « Pourquoi est-il si cruel, Jaha ? »
Combien de fois me suis-je posé
cette question ? Cent ? Mille ? « L'empereur, commencé-je,
en doutant toujours un peu de ma réponse, s'est toujours senti mal
aimé. Il se trompait, mais peu importe. On vit dans un monde bien
froid quand on ne se sent pas aimé. D'abord vient la jalousie, puis
l'amertume, puis la haine. Et la haine a empoisonné le cœur d'Alamgir.
– Mais comment peux-tu savoir ce qu'il
y a dans son cœur ? » s'étonne Gulbadan.
J'hésite, car Gulbadan et Rurayya
ont vécu toute leur vie dans le mensonge. Comment réagirais-je,
me demandé-je, si j'étais à leur place ? Une jeune
femme peut-elle affronter l'idée qu'elle n'est pas une femme du
commun, quand on l'a élevée comme telle, alors qu'en fait,
c'est une descendante de l'empereur ? Mes précieuses petites-filles
comprendront-elles la nécessité de garder ce secret ? «
Autrefois, Alamgir s'appelait Aurangzeb, leur confié-je enfin, en
les regardant dans les yeux. Et, autrefois, j'étais sa sœur. »
Nizam acquiesce à ces mots et l'ombre
que projette son turban oscille sur les genoux de Rurayya. « Sa sœur
? » répète Gulbadan, incrédule.
Je me penche vers mes petites-filles. «
Il fallait vous protéger. Si nous n'avions pas...
– Mais comment peux-tu être sa sœur
?
– C'est que mon sang, ton sang, Gulbadan,
est aussi royal que le sien.
– Royal ? Ton père était
pêcheur comme le mien ! Il est mort dans une tempête.
– Mon père était l'empereur.
L'empereur Shah Jahan.
– Impossible !
– Mais vrai. »
Gulbadan en reste bouche bée et
muette pendant un moment. Son front se plisse. Ses mains retombent. «
Alors, pourquoi vis-tu si loin d'Agra ? Et pourquoi... pourquoi nous avoir
menti ? Pourquoi avons-nous tout ignoré de cela ?
– Quand vous aurez entendu mon histoire,
vous le comprendrez.
– Mais pourquoi nous la raconter aujourd'hui
?
– À cause de votre petit frère.
– À cause de Mirza ? Je n'y comprends
rien ! »
J'ai rarement vu Gulbadan aussi bouleversée.
Rurayya semble s'être réveillée sous un ciel où
brillent deux soleils. « Je t'en prie, je t'en prie, écoute-moi,
Gulbadan. Si tu veux bien m'écouter, je vais t'expliquer. »
Ma petite-fille étouffe une réplique
acrimonieuse. Je ferme les yeux un instant. Le silence retombe et je me
demande si nous avons fait le choix le plus judicieux. Elles sont certainement
assez mûres et avisées pour garder mes terribles secrets.
Mais surviendront-ils, ces événements qui justifieraient
que je leur ouvre les yeux ?
« Il faut que je vous raconte l'histoire
de votre famille, ainsi que les convictions de gens morts depuis fort longtemps,
dis-je. Je ne peux pas prédire l'avenir, mais, par ces temps troublés,
il peut advenir que le trône soit un jour vacant. Si cela arrive,
et si Mirza le souhaite, il pourra essayer de le revendiquer. Il est bien
trop jeune pour l'apprendre aujourd'hui, mais pas vous. Mirza aura besoin
de vos conseils éclairés s'il souhaite emprunter la voie
si sagement ouverte par son arrière-grand-père, la voie de
la paix et de la compassion, pas celle de la guerre et de la méfiance
qui règnent aujourd'hui autour de nous.
– Mirza n'est qu'un enfant ! objecte Rurayya.
– Oui, mais un jour il sera un homme, comme
votre père. Un homme de sang royal. Ce sang pourrait réunifier
l'empire. Il pourrait sauver des milliers de vies. Voilà pourquoi
je vous demande de m'écouter attentivement. Vous raconterez cette
histoire à votre frère quand il sera prêt. Il faudra
que vous la connaissiez tous trois si Mirza cherche un jour à accéder
au trône. »
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